Histoire - N°14 - Janvier/Février 1995

Le bombardement du 5 janvier 1945

Il y a cinquante ans, le 5 janvier à l'aube, Royan était anéantie sous un tapis de bombes larguées par les forces alliées. Une succession de fautes lamentables du haut commandement engendra des centaines de morts et de blessés français et peu de victimes allemandes. Un secret total a couvert ce drame pendant des décennies. Guy Binot, l'auteur du récent "Histoire de Royan", dévoile la vérité aujourd'hui, après avoir consulté les trois dossiers secrets, aujourd'hui publics, des archives américaines, britanniques et françaises.

- La "poche" de Royan, fin 1944, et l'opération "Indépendance"

Royan et la presqu'île d'Arvert font partie du Mur de l'Atlantique et constituent, depuis janvier 1944, la forteresse côtière Festung Gironde Nord qui bloque la Gironde, avec celle du Sud installée à la pointe de Grave. Quand les Allemands ont évacué le sud-ouest de la France libéré par la Résistance, ils ont conservé des poches sur le littoral de l'Atlantique afin de gêner le ravitaillement allié par les ports français, Royan est l'une d'elles. Les Alliés qui foncent vers l'Allemagne ont laissé cette poche sous la garde des FFI, qui la bloquent efficacement depuis le 12 septembre mais n'ont pas l'armement nécessaire pour attaquer cette position puissamment fortifiée et défendue par 5 000 hommes sous les ordres du contre-amiral Michahelles. Le siège est assuré par 11 000 maquisards, devenus les Forces Françaises de Royan ou FFRY, sous les ordres du colonel Adeline, supervisé par le général de corps d'armée Edgard de Larminat, commandant le Détachement d'Armée de l'Atlantique, qui est nommé en octobre par le général de Gaulle et est chargé de libérer les poches côtières, en commençant par Royan. En décembre 1944, alors que la plus grande partie du territoire français a été libéré depuis plusieurs mois, Royan est donc toujours une zone occupée, apparemment calme puisqu' il ne se passe rien sur ce front de l'ouest, sauf quelques coups de main. Nos soldats, qui se qualifient eux-mêmes par dérision de "Forces Françaises Oubliées" mènent en guenilles et en sabots "une bataille de canards" dans l'eau glacée des marais au milieu d'une effroyable pénurie. Quant aux Royannais, coupés de tout, ils en sont revenus à des conditions de vie moyenâgeuses. Une seule pièce est chauffée par maison grâce à une cuisinière au bois qui sert aussi à faire la cuisine. Il n'y a ni eau courante, ni gaz, ni électricité, donc aucun poste de radio ne fonctionne, et il n'y a en outre ni courrier, ni journaux. Le général de Gaulle réussit à convaincre les Alliés d'attaquer rapidement Royan, l'opération "Indépendance" prévue à cet effet est programmée pour le 10 janvier 1945.

Le général de Larminat, reprenant une suggestion du colonel Adeline, envisage un bombardement aérien allié avec des «moyens puissants, spectaculaires» pour «déterminer l'évacuation des derniers civils» et démoraliser l'ennemi avant l'attaque. Le général Corniglion-Molinier, commandant des Forces Aériennes de l'Atlantique, les FAA, répercute cette demande d'un «premier bombardement puissant» sur «des objectifs précis» pour accompagner l'attaque, sur son supérieur hiérarchique, le major général américain Ralph Royce commandant la 1st Tactical Air Force, basé à Vittel et venu en inspection sur la base de Cognac, le dimanche 10 décembre, pour préparer l'intervention aérienne en vue de l'opération" Indépendance".

- La première faute

Cinq personnes participent à cette réunion, cruciale pour le sort de Royan. Du côté français, Larminat et Corniglion-Molinier, du côté américain Ralph Royce et ses adjoints, les colonels Crumrine et de Chassey, ce dernier étant lui-même un officier français. Sur ce qui s'est vraiment passé, il y a deux versions parfaitement incompatibles car aucun procès-verbal n'a été fait, pas plus qu'une confirmation écrite. Après coup, pour Larminat, ayant participé seulement dix minutes à cette réunion, les objectifs envisagés pour des escadrilles d'entraînement sont la pointe de Grave et la Coubre, «à aucun moment il n'a été question d'attaquer de nuit la ville de Royan ce qui ne pouvait être admis qu'après l'évacuation de la population et au surplus n'avait qu'un intérêt militaire très médiocre». Quant à Corniglion-Molinier, chargé de remettre aux Américains les plans nécessaires, il déclare aussi que Royan n'a pas été mentionné mais admet avoir discuté l'évacuation de la population civile après le 15 décembre, or cela concerne forcément Royan et non la Coubre où il n'y a aucun civil. Au contraire pour Royce, estimant que les opinions de Larminat semblent «changer de temps en temps», il s'agit bien de bombarder «Royan area» et il attire l'attention à deux reprises, sur les civils français inévitablement tués au cours de l'attaque.

-Le sort de la ville scellé

Larminat confirme avoir envisagé de telles pertes et lui donne son accord pour bombarder à sa guise après le 15 décembre. Les inquiétudes de Royce pour la population sont dissipées lors d'une soirée très arrosée au camp de presse FFI de Jarnac, une beuverie selon Robert Aron, où d'après des officiers français il reste uniquement, dans la poche, des Allemands et des civils qui ont refusé de partir, donc acquis à l'ennemi. Le commandant Meyer, le futur maire de Royan qui a négocié l'accord qui sauvera La Rochelle, confirme l'opinion de certains officiers très "anti-boches" et tout aussi hostiles aux «Français restés avec leurs boches», d'ailleurs selon une lettre anonyme envoyée à l'Avenir de Royan en 1947 : « la ville était exclusivement habitée par des collaborateurs notoires lors de l'indispensable bombardement ». Cette incompréhension s'explique. A Royan, certaines relations se sont créées au fil du temps entre les très nombreux occupants, dont certains sont là depuis des années, et la population, car la cohabitation se déroule sans histoire, le général royannais Charbonneau juge même, dans l'ensemble, «belle» l'attitude locale des troupes d'occupation. Cette situation, atypique, d'une ville trop fortement occupée est incompréhensible pour les maquisards qui encerclent la poche et se battent durement depuis des mois contre un occupant anonyme et trop souvent sanguinaire.

L'adjoint de Royce, le colonel Crumrine, confirme les trois bombardements envisagés, avec remise de cartes correspondantes sur la Coubre, la pointe de Grave et Royan. La carte des "Défenses de Royan", qui couvre la ville et ses environs immédiats de Suzac à Vaux, faite par l'état-major d' Adeline le 11 novembre 1944, est conservée aux archives de la RAF et porte deux mentions manuscrites en anglais, «Evacuation by December 15th» et "Pointe de la Coubre 13 miles from Royan» avec une flèche vers le nord.

Selon le témoignage accablant du colonel de Chassey, de l'armée de l'air française mais faisant partie de l'état-major de Royce, Larminat a bien donné son accord pour un bombardement de Royan après le 15 décembre car il «considérait que la plus grande part de la population de la zone de Royan avait été évacuée, que des ordres avaient été donnés plus d’une fois aux habitants de ne pas rester là et qu'il n'y avait donc pas lieu d 'arrêter les opérations· pour une telle raison dans l’ensemble de la zone tenue par l'ennemi ». Etonnante remarque puisque les ordres d'évacuation à Royan ne pouvaient émaner que des seules autorités allemandes. Il faut aussi se rappeler que les Royannais n'ont ni radio, ni courrier, ni journaux, aussi les nouvelles disponibles ne sont que des rumeurs et les habitants ne veulent pas prendre au sérieux celle d'une attaque éventuelle car ils tiennent par-dessus tout à rester chez eux et n'ont nulle envie de devenir des réfugiés. Aussi ils s'accrochent naïvement à l'idée qu'il ne se passera rien dans cette petite poche sans grand intérêt stratégique pour les Alliés qui sont déjà aux portes de l'Allemagne. Quoi qu'il en soit, le sort de Royan est scellé lorsque Royce quitte Cognac pour coordonner tous ces bombardements. Dès le mercredi 13 décembre, Royce, d'après son témoignage officiel, demande au SHAEF, le quartier général allié, des bombardements sur les batteries de la Coubre et surtout un, intensif, de «Royan area», quand les conditions atmosphériques gêneront les opérations sur l'Allemagne car il a décidé de ramollir la poche. Il remet au SHAEF la carte du colonel Adeline sur «Royan area », soit la zone de Royan, qui comprend la ville et ses points fortifiés indiqués par le général de Larminat, sans doute le port et le fort.

L'opération "Indépendance" est annulée suite à la contre-offensive allemande des Ardennes et personne à l'état-major français ne pense plus à ces bombardements si ce n'est pour rappeler les attaques prévues sur la Coubre et la réponse de Royce fait bien référence dans ce cas, à des escadrilles à l'entraînement qui ont bombardé la Coubre, entre le 28 décembre et le 5 janvier, quand 10 Liberators y déversent 16 tonnes de bombes, sans que les forces françaises en soient informées.

-Le bombardement

Le SHAEF n'en insiste pas moins pour bombarder Royan dès que possible, et il profite du mauvais temps qui règne sur l'Europe pour ordonner aux groupes 1, 5 et 8 de Lancasters du Bomber Command de la Royal Air Force, la RAF, d'attaquer «Royan port area» dans la nuit du 4 au 5 janvier 1945. L'ordre de mission n° 1719 est de «détruire la ville fortement défendue par l'ennemi et occupée uniquement par des troupes allemandes » et s'il ne fait aucune mention de la population civile, il demande aux équipages, à cause de la proximité des forces militaires françaises, de ne lâcher leurs bombes que si l'objectif est correctement identifié.

Le nom de la ville à bombarder n'est pas mentionné sur cet ordre de mission, l'objectif est simplement défini sur la carte utilisée qui est la GSGS.4250.6M/5 par un énigmatique «372753». En fait. il s'agit du quadrillage Lambert donnant un point sur une longitude de 37,2 et une latitude de 75,3 soit en plein centre de la ville juste au nord du cimetière protestant, à environ 800 mètres au nord du port, cet objectif a sans doute été choisi sur la carte de Royan, n°4234 de 1943 du War Office britannique.

L'un des pilotes américains confirme: «On nous avait dit que des bases sous-marines et des emplacements d'artillerie, bien défendus se trouvaient à Royan. Il fallait donc raser le port» et «il importait d'attaquer et de bien toucher une ville française renfermant un nombre indéterminé de nazis. Ainsi la guerre l'exige».

La RAF contacte le 4 janvier à 15h40 la 1st Tactical Air Force de Royce en France pour savoir si les civils ont tous été évacués afin d'annuler l'attaque si le moindre doute subsiste, puis une seconde fois à 16h20. Le général Ned Schramm n'a pas rappelé car il n'a pas pu obtenir la liaison téléphonique avec Cognac, la ligne étant en dérangement. Devers et Royce se contentent alors d' envoyer à 19h50 deux télégrammes chiffrés, l'un à Larminat et l'autre à Corniglion-Molinier et les bombardiers s'envolent peu après minuit.

Dans sa brochure "Royan n'est plus ", le pasteur Besançon, chef des troupes de Résistance de la Seudre, décrit ce matin du 5 janvier 1945 : "Il faisait grand vent et tous avaient fermé leurs volets pour dormir plus tranquilles. Scénario habituel de la nuit du jeudi au vendredi : avion. fusées. Tout le monde se disait "c'est l'avion postal allemand, pas la peine de se déranger". Le bruit devenant intenable, l'on ouvrit les volets et c'est, un ciel d'incendie clair comme un midi de mai, qui s'offrit aux regards éberlués des gens qui au lieu de voir les fusées monter du sol les voyaient descendre des cieux. Alors l'on comprit que notre heure était venue et qu'il fallait fuir loin des maisons. En un tournemain chacun se vêtit de ce qui lui tomba sous la main, dévala les escaliers el choisit l'emplacement qui lui semblait le plus favorable. Déjà les chapelets de bombe tombaient. »

Il y a alors peu de victimes et, dès l'arrêt du bombardement, les survivants dégagent les personnes ensevelies, repèrent les morts, aident les blessés aux trois quarts nus, ensanglantés et recouverts de plâtre, à rejoindre dans la nuit, la neige et le froid vif, les postes de secours.

Mais la ville a droit à une seconde attaque, plus meurtrière, un véritable enfer qui parachève l'oeuvre de destruction, fauche les sauveteurs en plein travail et de nombreux habitants dont beaucoup meurent étouffés dans leurs tranchées, abris trop illusoires, car aucun civil n'est admis à se réfugier dans les blockhaus allemands. (...) Dans la ville anéantie, le silence est entrecoupé d'appels au secours et d'éclatements de bombes à retardement qui gênent les sauveteurs pendant 48 heures. Malgré le dévouement des responsables, les secours sont absolument insuffisants, d'autant plus que de la poste à Pontaillac, il faut quatre heures de marche au milieu des ruines sur un sol glacé, couvert de neige, et parfois brûlant au contact des ruines fumantes. Le maire Lanteirès fait évacuer les blessés sur l'hôpital des Mathes, où les soins sont donnés par les personnels sanitaires français et allemands, et sur la maison close "Clair de lune" au parc, où les filles du bordel réservé aux troupes allemandes soignent les blessés avec le même sens du devoir et d'abnégation que les soeurs religieuses venues les aider après la destruction de leur hôpital, puis il ouvre une mairie provisoire aux Palmiers et ordonne d'évacuer la ville.

Le vieux curé Bouin, enseveli sous son église pendant quatre jours, considéré comme mort, est sauvé par le curé de Saint-Pierre venu rechercher son corps pour des funérailles décentes et qui, à son grand étonnement, le retrouve gravement blessé et presque mort de froid, mais vivant, ainsi que sa soeur. Ils sont emmenés dans des brouettes, jusqu'à l' accueillante maison close "Clair de lune".

-Près de 2 000 tonnes de bombes

D'après les archives de la RAF, l'attaque est tout à fait satisfaisante car la forteresse nazi a été «aplatie». Le groupe n°1 du Bomber Command écrit dans son journal que cette opération a du être un coup dur pour ces « Huns» qui pensaient qu'ils n'avaient rien d'autre à l'aire qu'à attendre tranquillement la fin de la guerre. Guidée par 7 Mosquitos, la première vague de 217 quadri moteurs Lancasters attaque de 4h à 4h 15. La seconde de 124 bombardiers de 5h28 à 5h43. La visibilité est bonne et les bombardiers, dont six sont perdus, lâchent, depuis deux à trois mille mètres d'altitude, 1.242 fusées rouges et vertes pour baliser l'objectif et déversent sur Royan 27,4 tonnes de bombes incendiaires et 1 576 tonnes de bombes explosives, dont 285 bombes de deux tonnes. Ce bombardement a l'intensité des grands raids de terreur sur les villes allemandes, la technique employée est celle du «Rolling carpet bombing» ou tapis roulant de bombes, inventée par Sir "Bomber" Harrys, le chef de l'aviation de bombardement britannique. L'objectif mentionné dans l’ordre de mission ne sert qu'à repérer la ville où la zone à détruire est délimitée par les fusées lancées par les Mosquitos, et c'est cette zone qui est ensuite écrasée sous les bombes lâchées par les Lancasters dont ces bombes de deux tonnes réglées pour exploser après avoir pénétré dans le sol, afin d'infliger un maximum de pertes humaines.

L'amiral Michahelles répond aux questions de ses subordonnés après le bombardement: «Inutile de me demander des ordres. Toutes nos lignes sont courées. Les Français seront là dans quelques minutes. Si toutefois à huit heures, ils ne sont pas arrivés, nous reprendrons le travail selon l'horaire habituel », et d'Allemagne, son chef lui souhaite en cas d'attaque « un succès défensif et une lutte héroïque». Pour leur part, le pasteur Besançon et ses hommes attendent une attaque qui ne vient pas et de rage jettent leurs armes pour s'occuper des morts.

Le commandement français serait bien en peine de réagir car il ignore tout de cette attaque, les télégrammes annonçant le bombardement sont reçus à la liaison américaine de Cognac à 22h22, déchiffrés et traduits pendant la nuit, et remis seulement à 8 heures du matin le 5 janvier aux généraux français. L'alerte a cependant été donnée durant la nuit quand les bombardiers survolent l'aéroport de Cognac, qui craint un bombardement de la Luftwaffe demandé d'après des informations secrètes par Michahelles. Les Français arrêtent huit aviateurs alliés qui ont sauté en parachute à la suite d'une collision entre deux bombardiers et, les prenant d' abord pour des Allemands, manquent de les fusiller.

Des pourparlers s'engagent le 8 janvier entre Allemands et FFI et une trève de 10 jours permet l'arrivée d'une colonne sanitaire française et des marins-pompiers de La Rochelle, ainsi que l'évacuation des grands blessés et de certains survivants. Michahelles en profite pour dire au commandant Meyer que cet affreux massacre est une curieuse façon de faire la guerre, puisque sa forteresse est intacte et la ville ruinée.

-La polémique sur les responsabilités

La première annonce officielle à Londres par la BBC du 6 janvier à midi mentionne un bombardement «satisfaisant», fait à "la demande des FFI" sur Royan dont les 6 000 Allemands étaient les seuls habitants, car la population civile avait été évacuée depuis longtemps ".

Les Alliés réalisent l'ampleur du désastre, dès le lendemain, sur les photos aériennes d'après lesquelles « l’agglomération royannaise est durement touchée. Toutes les habitations paraissent détruites entre la plage, la gare et la lisière N-O de Royan. La population civile est sérieusement éprouvée et les objectifs militaires non touchés». Une vive polémique s'engage aussitôt entre les généraux français et américains, et un secret total s'abat sur celle affaire pour des décennies. Inutile d'insister sur la violente colère que suscite ce bombardement chez les Royannais dont beaucoup, réfugiés hors de la poche, n'apprennent la triste réalité que plusieurs semaines après. Ils gardent à Larminat une solide et tenace rancune, sans aller aux extrémités des Bordelais qui l'accusent d'avoir fait bombarder Royan «afin de se faire conférer une nouvelle étoile», remarque rapportée par Paul Bécamps.

Larminat conclut à «une tragique erreur sans bénéfice militaire qui a amené le commandement local, très attristé, à protester violemment», mais ajoute «toute guerre comporte de ces pénibles méprises» et il se refuse à expliquer cette «tragique méprise» entre Royan qui «ne comprenait aucun objectif militaire et la Coubre «à 17 kilomètres d'une ville habitée». Au général Juin qui estime qu'une «part des responsabilités incombe au commandement français», il répond que les seuls objectifs retenus étaient la pointe de Grave et la Coubre.

Après qu'il se soit fait insulter pour avoir détruit Royan, alors qu'il préside un tribunal militaire en 1949, le ministère de la Guerre confirme que «la responsabilité de la destruction de Royan ne peut en aucune manière être imputée au général de Larminat» qui avait donné des instructions pour faire bombarder les objectifs militaires de la pointe de la Coubre situés à 22 kilomètres de Royan, «à l'exclusion de tous autres objectifs».

Au moment de sa mort en 1962, Le Monde publie le témoignage, bien tardif, du colonel de Neveu, chef de la mission de liaison avec Royce, qui parle «d'objectifs très éloignés de la ville de Royan».

Peu après l'attaque, les archives de la RAF mentionnent que les généraux français ont trouvé ce bombardement si réussi qu'ils aimeraient le voir se répéter, et que ce bombardement a été demandé par le général «Mollinière», Corniglion-Mollinière, qui soutient pourtant que jamais «la ville de Royan elle-même» n'a été retenue comme objectif. Adeline reconnaît avoir demandé un bombardement massif des «organisations ennemies » signalées sur des «calques très précis» mais jamais de la ville, aussi il suggère de demander aux Alliés les raisons de «cette catastrophe» qui «doit compter parmi les regrettables erreurs qu'il est malheureusement bien difficile d'éviter au cours d'opérations extrêmement complexes d'une guerre de coalition».

Le général de Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre, sans la moindre référence aux morts du 5 janvier: «Il est vrai que les bombardiers américains étaient venus, de leur propre chef, jeter en une nuit force bombes sur le terrain. Mais cette opération hâtive, tout en démolissant les maisons de Royan, avait laissé presque intacts les ouvrages militaires».

-La vérité

La vérité doit être recherchée dans les trois dossiers secrets sur Royan, aujourd'hui publics, des archives américaines, françaises et anglaises. Pour clore l'investigation américaine, le général W.B. Smith écrit, au nom d'Eisenhower dont il est le chef d'état-major, le 7 février 1945 au général Juin que le SHAEF déplore «profondément» cet événement et a exigé une enquête car «il semblait incompréhensible qu'une ville française contenant une importante population soit bombardée à la demande d'un commandant français, d'autant plus que l'opération dont cette attaque devait faire partie avait déjà été annulée ». Le problème réside dans «la complète différence d'opinion entre le général de Larminat et son état-major d'une part, et le général Royce et son état-major de l'autre. Sans considérer où réside la faute, il demeure le fait brutal qu'une ville française a été bombardée avec de lourdes pertes pour ses habitants et très peu d'effets sur l'ennemi. Les différences de langage et la piètre liaison de part et d'autre en sont la cause principale et les deux commandants auraient dû être plus prudents. Je ne crois franchement pas que d'autres faits puissent être établis par une nouvelle enquête et, en tout cas, le général Royce a été relevé de ce théâtre et n'est plus disponible pour témoigner ». Il ajoute qu'Eisenhower, très touché, interdit toute nouvelle attaque contre une ville française sans son accord. Le service historique français de l'Armée de l'Air conclut à «une erreur d'interprétation» entre les commandements français et allié. Quant à l'état-major de la RAF, qui n'a d'autre responsabilité que d'avoir trop bien fait son travail, il craint d'être tenu pour responsable dans celte affaire « lamentable». Sir "Bomber" Harris estime qu'il aurait mieux valu garder les bombardiers au sol el surtout utiliser des bombes moins puissantes afin de réduire les pertes civiles. Pour la RAF, la responsabilité est partagée entre les Américains et les Français qui « font tout ce qu'ils peuvent pour refuser d'admettre leur erreur ou leur négligence» et, comme Larminat a le soutien des autorités françaises, la RAF préfère classer dès avril cet «incident» qui passe «relativement inaperçu».

Cette responsabilité partagée apparaît clairement à la lecture de ces documents. Il y a d'abord l'incroyable légèreté des responsables militaires, français et américains, qui ne mettent rien par écrit le 10 décembre à Cognac où il est impensable que, un mois avant l'offensive générale, Royan, centre du dispositif allemand, n'ait pas été mentionné. Le plan remis à Royce et figurant dans les archives de la RAF en est la preuve, ainsi que les discussions sur l'évacuation des civils qui ne peuvent concerner la Coubre. Les Français n'ont jamais attiré l'attention sur la population civile et sont bien irresponsables d'affirmer, le 10 décembre, qu'après le 15, toute la population civile serait évacuée quand ils savent sans le moindre doute, grâce aux résistants, qu'il reste à Royan plus de 2.000 habitants et qu'aucune nouvelle évacuation n'est prévue. Royce et son état-major sont responsables, pour leur part, de ne pas s'être assurés de l'évacuation totale des civils, et la RAF trouve inadmissible le feu vert donné par le général Schramm au Bomber Command, en l'absence de toute confirmation officielle des Français même s'il se croit certain d'un accord de principe. Mais la principale cause du désastre est sans aucun doute dans l'imprécision des termes, «position de Royan" ou «réduit de Royan» pour les Français, "Royan area» pour les Américains, en résumé « Royan» tout simplement pour les uns et les autres, d' où la confusion, aggravée par la différence de langage, justement mentionnée par le général Corniglion-Molinier "entre l'agglomération de Royan el la ceinture fortifiée de la ville». Le général de Larminal lui-même mélange les deux termes puisqu'il signale dans ses "Chroniques irrévérencieuses" que, même si les télégrammes du 4 janvier étaient arrivés en temps utile, "le mot Royan aurait sans doute été considéré comme caractérisant la zone de l'objectif et non l'objectif lui-même ». Malheureusement rien n'a été fait pour lever cette ambiguïté et rappeler la présence des civils, ni sur la carte des défenses de Royan, ni autrement.

Le général Royce est relevé de son commandement le 29 janvier et muté aux Etats-Unis, mais ni Corniglion-Molinier ni Larminal ne sont sanctionnés. Il est vrai que le général de Gaulle peut difficilement écarter ce dernier, choisi pour donner une victoire à la France sur le sol national, au moment où l'assaut se prépare et quand il commence à mettre au pas ces troupes FFI trop révolutionnaires au goût du ministère de la Guerre et du gouvernement.

-Bilan et conclusion

Le bilan du bombardement, inutile mais pas par erreur comme l'a déclaré un panneau vengeur mis à l'entrée de la ville par le maire Regazzioni en 1946, est que, dans le centre. tous les bâtiments publics sont détruits: mairie, port, casino, église, temple, hôpital et marché, par contre les fortifications bétonnées allemandes sont intactes. A l'exception du Parc, de Pontaillac,

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