Histoire - N°125 - Août/Septembre 2013

Des cuirassés japonais à Royan

 

En août 1907, la grande attraction de Royan se trouve sur l’estuaire de la Gironde avec la présence de deux cuirassés japonais. Si la présence d’escadre, groupe de navires de guerre, est habituelle l’été dans les eaux royannaises, l’appartenance de cette flottille à un pays lointain et mystérieux, le Japon, attire «une foule de curieux qui envahit les vapeurs faisant service entre notre port et l’escadre» peut-on lire dans le journal Royan.

Les croiseurs Tsukuba et Chitose sont envoyés en 1907 aux Etats-Unis pour participer aux célébrations du tricentenaire de la fondation de la colonie de Jamestown en Virginie. L’exposition dure du 26 avril au 1er décembre 1907. La présence des navires japonais se déroule au début de l’exposition puis les croiseurs Tsukuba et Chitose se rendent en Angleterre à Portsmouth. On retrouve l’escadre japonaise aux fêtes et régates de la «semaine de Kiel» en Allemagne du 23 au 30 juin 1907 en présence de l’empereur Allemand. Sur son chemin du retour, l’escadre japonaise s’arrête quelques jours à Brest puis en face de Royan pour le plus grand bonheur des résidents alors en villégiature dans la station balnéaire. L’escadre japonaise est commandée par le vice-amiral Ijuin, né en1852 et qui a fait ses études navales en Angleterre, notamment sur le cuirassé anglais Triumph. Il y revient en 1902 en tant que commandant d’une escadre pour assister aux cérémonies du sacre du roi Edouard VII. Membre de l’état-major de la marine japonaise, il se distingue notamment pendant la guerre russo-japonaise. Lors de leur escale brestoise le 24 juillet 1907, les deux navires japonais sont rejoints par deux navires de guerre américains, le Tennesse et le Washington. Ces deux navires avaient quitté Royan où l’escadre américaine était venue rendre hommage au président de la République, Armand Fallières, prévu à Royan le 29 juin 1907. Ce dernier renonce au dernier moment suite à la révolte des vignerons dans le Languedoc. Après les visites traditionnelles de réciprocité entre amiraux japonais et américains, les marins japonais ont reçu à Brest puis à Paris «l’accueil le plus empressé» raconte le magazine Je sais tout (Paris) : «Le 23, déjeuner à l’Elysée. Toasts cordiaux. L’après-midi, visite de la capitale par les marins japonais. Le 26, déjeuner au ministère de la Marine, et le soir, représentation de gala à l’Opéra. […] Le 27, déjeuner offert par le vice-amiral Ijuin et son état-major au pavillon d’Armenonville au haut personnel de la marine. Grand dîner, le soir, à l’ambassade du Japon, avenue Hoche.» Les deux navires japonais reprennent la mer après toutes ces réjouissances pour mouiller quelques jours sur l’estuaire en face de Royan. Les vapeurs, qui organisent les sorties entre le port et l’escadre, ne désemplissent pas. Les Royannais ont l’habitude depuis 1890 de voir chaque année les escadres françaises dans leurs eaux et ces rendez-vous constituent toujours un réel succès. Mais la nouveauté est la présence de visiteurs venus du bout du monde, du pays du soleil levant. Le Japon est un pays qui fait alors rêver. Le japonisme est à la mode dans les milieux bourgeois depuis la fin du xixe siècle. Le journal Royan du samedi 3 août 1907 nous renseigne sur les deux navires japonais qui sont arrivés en face de Royan : «Les deux croiseurs qui forment la division placée sous les ordres de l’amiral Goro Ijuin sont de type tout à fait différent. L’un, le Chitose, construit à San Francisco (Etats-Unis), est un croiseur protégé datant de 1898 et ne présentant aucun caractère le distinguant des autres croiseurs de cette époque, sauf en ce qu’il porte des pièces de canon de 203 millimètres, calibre peu usité sur des navires de même tonnage. Quand nous aurons dit du Chitose que son déplacement est de 5 000 tonnes, que la puissance de ses machines est de 15 000 chevaux, que sa vitesse a été de 22 nœuds aux essais et qu’il porte 2 canons de 203 millimètres, 12 de 120 et 12 de 96, nous aurons donné sur lui tous les renseignements intéressants.» Le Chitose est désarmé en 1921 et coulé comme cible lors d’entraînements de l’aviation japonaise en 1931. Si le premier croiseur n’appelle pas à d’autres commentaires, «le Tsoukouba demande, au contraire, une mention toute particulière, parce qu’il est le premier navire de tonnage construit entièrement au Japon et qu’il est le premier navire qui ait profité dans ses plans des enseignements de la guerre russo-japonaise». La construction du navire dont «la première pièce de quille était placée en janvier 1905» s’est effectuée en une année pour un lancement le 26 décembre 1905. Cependant son armement définitif n’est terminé qu’en févier 1907 avant son départ. Les caractéristiques du croiseur cuirassé sont : 134,11 m de longueur pour 22,86 m de largeur avec un déplacement de 13 750 tonnes et une puissance de 20 000 chevaux. Sa cuirasse est de 100 à 180 millimètres d’épaisseur et sa vitesse prévue est de 20 nœuds. Dès sa mise en service, il entre dans la composition de la seconde escadre japonaise. «Comme sa construction a commencé alors que la flotte japonaise avait l’expérience d’une guerre qui durait depuis un an environ, les plans du Tsoukouba ont subi l’influence des leçons acquises.» La guerre russo-japonaise dont il est question s’est déroulée en 1904 et 1905. Elle oppose l’Empire russe à l’Empire du Japon et constitue la première défaite d’une puissance occidentale. La victoire finale japonaise se déroule sur mer lors de la bataille de Tsushima en mai 1905. La flotte russe de la Baltique, composée de 45 navires, est envoyée par le fond. Le Japon s’approprie la Corée, la région de Port-Arthur et une partie des îles Sakhaline. Les Russes doivent quant à eux évacuer la Mandchourie du Sud, laquelle est rendue à la Chine. Le Tsukuba «ne porte pas d’éperon, mais encore son étrave n’est pas droite. L’avant est renforcé et a été dessiné de façon que la mer ne le couvre pas par mauvais temps. Les quatorze ventilateurs du navire sont très bas, de façon qu’ils sont presque invisibles et très peu exposés au feu de l’ennemi. Beaucoup d’autres dispositions sont différentes de celles adoptées précédemment dans la construction des navires de guerre : les passages de munitions, les monte-charges pour les canons de 305 millimètres ont des aménagements spéciaux ; le blockhaus avant n’a pas de porte dans sa paroi et l’on y pénètre du pont supérieur par une ouverture dans le toit ; il y a aussi de petits blockhaus au-dessus des canons de 152 millimètres sur le pont supérieur sur le pont principal pour en diriger le feu.» Une des principales caractéristiques de ce croiseur est qu’il est le premier à l’époque à porter des canons de 305 millimètres. Ces canons vont par paire dans deux tourelles, une à l’avant et l’autre à l’arrière. La puissance de feu du Tsukuba est impressionnante avec son artillerie comprenant en plus pas moins de 12 canons de 152 millimètres, 12 de 120, 2 de 76 et 4 mitrailleuses. «Ce croiseur est donc très puissamment armé, puisqu’il peut tirer par le côté quatre canons de 305, six de 152 et six de 120, et, par l’avant ou l’arrière, deux de 305, quatre de 152 et quatre de 120.» Le Tsukuba montre toutes ses qualités durant la Première Guerre mondiale servant dans le Pacifique sud et dans l’Océan Indien au côté des alliés protégeant les océans contre les navires allemands. Il prend part également à la bataille de Tsingtao. Suite à un incendie qui se déclare dans la salle des munitions, le navire explose le 14 janvier 1917 dans le port de Yokosuka et coule faisant au moins 305 victimes. Son épave est renflouée et sert de cible aux entraînements de la flotte aéronautique japonaise. Retiré officiellement de la marine japonaise le 1er septembre 1917, il est déconstruit en 1918 après une dizaine d’années de service. Les Royannais ont eu la chance de voir le Tsukuba lorsqu’il représentait le fleuron de la marine japonaise durant l’été 1907. L’escadre japonaise quitte Royan pour se rendre à Saint-Sébastien où le roi d’Espagne la visite. La revue Navigazette du 16 janvier 1908 rappelle la fin de l’odyssée des navires. «Partis du Japon le 28 févier 1907, le croiseur-cuirassé Tsukuba et le croiseur protégé Chitose sont rentrés, ces jours-ci, à Yokosuko après avoir touché à Batavia et à Manille. Ces bâtiments ont passé le canal de Suez, se sont rendus aux fêtes de Jamestown, puis ont visité tour à tour les ports anglais, français et allemands ; bref, ils ont terminé sans avarie une navigation de 32 000 milles marins, ce qui constitue un des plus longs voyages accomplis par des croiseurs tout à fait modernes.»

 
Photo : Les personnalités royannaises sont invitées à monter à bord pour la visite du Tsukuba lors de son escale à Royan (Collection privée Didier Ellie).
 

 

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